À Giovanni.

Le service civil. Une obligation qui commence lorsque l’on en esquive une autre. De nature optimiste, j’ai toujours abordé ceci avec un angle positif : c’est finalement une parfaite opportunité pour faire quelques pas dans un domaine totalement différent de celui dont on est habitué. Une sorte de séjour temporaire et encadré, hors de notre zone de confort.

Développeur, je suis plutôt habitué à un domaine professionnel dans lequel les échanges sociaux de 8 à 17h se font principalement durant les pauses ; quinze minutes le matin, une heure à midi puis encore quinze minutes l’après-midi. On peut aussi compter les meetings durant lesquels on se retrouve en personne pour discuter de l’avancée des projets et des prochaines tâches à effectuer. Pour le reste, on communiquera en partie via des programmes de chat ou autres télé-conférences.

Tout cela n’est évidemment pas un mal, c’est le train train quotidien du bureau et, alors que les préjugés sur les informaticiens et développeurs restent présents dans l’esprit collectif, la grande majorité des gens travaillant dans ce domaine sont très ouverts et sociables. C’est dailleurs un soft skill indispensable à la réussite d’un projet développé en équipe, mais c’est un autre sujet.

Mais que se passe-t-il lorsque l’on jette un ingénieur dans le bain du secteur « social » ?

« Dans le social », les valeurs temporelles précédemment citées ont tendance à s’inverser : la journée se déroulera en quasi intégralité aux côtés d’autres personnes avec lesquelles on va intéragir, parler, discuter. Et il était plutôt rare pour moi d’arriver à dégager quinze minutes de « calme » ou plutôt de « temps tout seul » dans le crénaux des heures de travail.

Du coup, je voulais poser sur clavier mon ressenti personnel par rapport à cette totale inversion de contexte d’interaction sociale mais aussi d’environnement professionnel. En effet, en plus d’avoir à tenir de petites discussions durant presque huit heures par jour, j’ai également vu tomber mon temps d’utilisation des écrans à 0%.

Un peu de contexte : l’atelier protégé

J’ai effectué mon affectation de 6 mois dans l’un des ateliers protégés de ma ville. Un atelier protégé, c’est un endroit dans lequel des personnes en situation de handicap (ou rencontrant d’autres types de difficultés) viennent pour travailler. Dans mon cas, les travaux étaient très manuels et, surtout, découlaient de commandes venant de l’industrie, cela implique donc des délais. Délais s’avérant parfois difficiles à tenir. À ne pas considérer, donc, comme de simples travaux « d’occupation ».

Je connaissais déjà cet établissement car j’y avais fait une courte affectation de quelques semaines par le passé et que ça m’avait beaucoup plu (expérience pas du tout comparable car la durée était considérablement plus courte).

Alors qu’est-ce que ça apprend ? Qu’est-ce que ça fait et comment on en revient ?

Ces quelques anecdotes et autres petites réflexions personnelles sont donc à considérer dans leur contexte et, de plus, n’engagent que moi.

EuropaPark

Le début de mon affectation est tellement bien tombé qu’on pourrait presque croire que c’était prévu. En effet, une sortie avec tous les ateliers (il y en a plusieurs répartis en ville) était prévue à peine une semaine après mon arrivée. Une sortie relativement rare puisqu’elle a lieu tous les 3 ans.

C’est la sortie à EuropaPark.

Je me réjouissais donc de faire cette sortie pour son aspect team building et intéraction hors de l’atelier avec les travailleurs. Et, en secret au fond de moi, je me réjouissais déjà d’en profiter pour faire quelques petits tours sur les attractions.

Je me trompais si fort.

Chaque moniteur de l’atelier s’est donc vu nommé responsable d’un groupe de travailleurs pour la journée sur place. J’étais dans le groupe du « jeune » moniteur, encore plus jeune que moi, qui lui est en reconversion professionnelle.

Durant le trajet, j’étais assis à côté de ce bon vieux Giovanni. Le genre de gentil italien un peu rondelet qui aime plus que tout les bons repas, avec une voix et un accent de mafieux. Pendant toute la durée du trajet, il m’a parlé de la beauté des tomates qui poussent dans sa région d’origine et m’a cité nombre de recettes de plats délicieux que l’on peut en tirer. C’est le genre de personne qui, lorsqu’il commence à vous parler, en a pour des heures entières si vous ne coupez pas court à la conversation à un moment ou à un autre (on connaît tous quelqu’un comme ça).

Je l’ai écouté durant tout le trajet, parfois avec attention, parfois en laissant sortir ses dires par la deuxième oreille, n’arrivant plus à assimiler et réagir correctement à la quantité astronomique de possibilités de faire une bolognèse qu’il m’énumérait. Avec le recul, si j’ai pu l’écouter aussi longtemps, c’est parce que ma « batterie sociale » (nous y reviendrons plus tard) était encore plus que pleine à cause du fait que je commençais à peine mon affectation. J’étais encore dans l’euphorie de la découverte d’un nouveau contexte.

Quand pizza rime avec panique

La désillusion se trouve la. Durant cette journée à EuropaPark, je n’ai pas eu une seule seconde pour souffler. Il fallait être attentif sans arrêt, au risque de perdre un membre du groupe qui aurait foncé voir de plus près les princesses qui défilaient un peu plus loin. De plus, le monde aurait été trop parfait si tous voulaient faire les mêmes attractions au même moment. Non, il fallait faire des sous-groupes pour satisfaire tout le monde. Je me retrouvais donc seul avec une partie du groupe, sans vraiment savoir quand nous retrouverions les autres.

Mon souvenir le plus fort est celui de la pause de midi. Assis à une terrasse, nous avons décidé d’aller chercher nos plats en deux vagues séparées. Mon tour venu, j’ai accompagné mes deux Madames préférées pour qu’elles puissent choisir leur pizza. Finalement, l’une voulait des pâtes, elle est donc partie de son côté.

Mon erreur à ce moment-là a été de surestimer légèrement leur indépendance. Je me suis donc retrouvé à faire des allers-retours au pas rapide dans la cafétéria pour aider la première à choisir sa pizza, puis revenir vers l’autre pour la prévenir que nous sortions, puis revenir vers la première pour l’aider à compter les sous pour payer et à revenir une dernière fois vers la deuxième pour l’aider à retrouver le chemin de la table dehors alors qu’elle commençait à crier dans le restaurant parce qu’elle avait totalement perdu ses repères.

J’en ris alors que j’écris ces quelques lignes, mais je faisais vraiment pas le malin sur le moment.

Je me suis aussi retrouvé à passer deux bonnes minutes à aider mon bon ami qui ne peut pas plier les jambes à entrer dans le wagon du poséidon (puis ensuite à en ressortir). Gros bigup à l’inconnue qui m’a bien aidée à ce moment-là avec un regard rempli de compassion.

Le quotidien social

Les travaux à réaliser par les travailleurs sont tous décomposés en tâches extrêmement simples qui ne nécessitent que quelques gestes. C’est donc de la production à la chaîne qui permet à quasi quiconque d’avoir un sentiment d’accomplissement et de réussite. Chaque maillon est important.

Assis avec eux, je participais à la producrion en m’occupant de l’un des maillons de la chaîne. Je me retrouvais, comme eux, assis toute la journée à répéter 10, 100, 1000, 10000 fois le même geste, la même petite mission.

Automatiquement, on discute, on parle, de tout, de rien, tous ensemble. Parfois on rit, parfois on écoute les problèmes des uns et les expériences des autres. Toute la journée. Parler, discuter, échanger. Autant de verbes qui rythment le quotidien répétitif d’un atelier.

On prend parfois beaucoup de plaisir, parfois beaucoup de fatigue. Mais à la fin, j’ai toujours le même respect pour ceux qui travaillent là-bas tous les jours depuis des années et des années.

On cherche sans arrêt des solutions pour qu’un tel puisse faire une telle chose. On optimise, on crée des outils, des socles, des solutions pour avancer. On gère parfois des crises de panique, des crises de colères, certains partent, d’autres arrivent, certains s’y plaisent, d’autres pas.

Pause café assis sur le monte charge

Je me souviendrai probablement à tout jamais de l’ambiance si particulière des pauses café, au soleil, assis sur le monte charge de l’atelier. Tout le monde se retrouve dehors, à l’exception de ceux qui n’aiment justement pas trop les échanges sociaux. La frontière entre moniteurs et travailleurs se floute légèrement, tout le monde raconte ses simples histoires et vieilles blagues en riant.

C’est dans ces moments-là que je me disais, comme le dit si bien un de mes amis pour définir ce genre de personnes : ils sont trop purs pour ce monde.

Pause café à la table de pause

Parfois, je m’asseyais à l’intérieur avec un groupe un peu plus restreint, je retrouvais Giovanni qui mangeait sa pomme et qui se lançait dans d’interminables cours d’histoire en partant de l’origine du nom de la marque Nike, inspiré de la déess Niké. Si je l’avais écouté plus attentivement et pendant plus longtemps, j’aurais sûrement pu apprendre de nombreuses choses de sa bouche.

Le concept de « batterie sociale »

Après quelques mois, j’ai commencé à comprendre le concept de « batterie sociale ». Une explication qui rend clair et de manière extrêmement simplifiée le comportement des introvertis. Bien que je ne me considère pas comme tel, j’imagine que cette théorie fonctionne pour tout le monde dans une certaine mesure.

Pour quelqu’un comme moi qui a plutôt tendance à perdre de l’énergie en socialisant qu’à en gagner (voir ce super article pour comprendre), il me fallait donc des moments de « solitude » pour recharger les batteries qui étaient sollicitées à longeur de journée à l’atelier.

Et c’est pas tellement de chance puisque les jeunes de l’atelier de l’autre côté de la route avaient toujours beaucoup de choses à me dire et, forcément, ils venaient pendant les pauses (ça leur a été interdit par la suite, aigredoux parce que je les aime beaucoup mais c’est vrai que j’avais parfois mal à la tête).

Même si à certaines occasions il y avait de quoi perdre patience, il faut être très prudent par rapport à ce que l’on dit et fait, au risque de braquer les plus sensibles. Ces derniers peuvent facilement vous faire la gueule pendant une semaine entière sur un petit malentendu.

Des souvenirs magnifiques plein la tête

Je garde des milliers de micro-souvenirs hyper positifs de cette courte période, c’est pourquoi c’était important pour moi de l’immortaliser ici sur clavier. Ce petit atelier est rempli de personnes, certes un peu candides, mais remplies de gentillesse et de générosité malgré leur situation parfois précaire ou handicapante. Bien que ça ne soit pas tous les jours facile, voire même difficile certains jours, je suis sincèrement content d’avoir fait cette expérience de laquelle je sors indéniablement grandi. J’ai des dizaines de visages souriants marqué dans mon esprit et ça fait trop du bien.

J’ai même réalisé que professionnellement, j’aimerais réussir à intégrer plus l’aspect social dans ma future profession. J’ai donc commencé à très sérieusement considérer l’enseignement de l’informatique comme voie.

Alors du fond du coeur un grand merci à vous ! ❤️

Photo d’intro par Tim Marshall sur Unsplash

Ce que je ne savais pas encore, c’est que Giovanni disparaîtrait des suites du covid-19 à peine un mois après la fin de mon affectation. C’est donc un peu à sa mémoire que je détaille quelques unes des anecdotes avec lui et que je me permets de citer son nom.

J’espère que tes tomates sont bonnes et bien rouges là-haut. Et qu’ils mettent pas de crème dans la carbonara.

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